<h1>A propos de la « Révolution Tunisienne »<h1>

<h2>révolution des Jasmins ou révolution des libres ?<h2>

Mis à part les qualificatifs employés pour désigner les mouvements qui ont été déclenchés dernièrement en Tunisie (révolution des Jasmins, révolution des libres, révolution de dignité…), je voudrais attirer l’attention sur une confusion notionnelle aussi bien de la part des intellectuels que de la masse des gens. Les notions sont employées d’une façon arbitraire, telles que « révolution » (thawra) et « insurrection » (intifadha) sans se demander laquelle exprime correctement et authentiquement les faits (évènements).Cet essai vise alors à « améliorer les conditions d’exposition (ou d’entente) du récit historien, que soit précisé, autant qu’il est possible, le sens d’une catégorie dont se sont emparés conjointement, pour l’obscurcir, la métaphysique contemporaine et le journalisme ».

<h2> Le déclenchement des évènements en Tunisie<h2>

D’abord, le substantif « insurrection » dérive du verbe « s’insurger » qui signifie se soulever contre une autorité établie. Ce terme est dévalorisé parce qu’il désigne une protestation maladroite et « un refus pur et simple » donc, par définition, toute insurrection est vouée à l’échec car elle est petite, dispersée et disparate et surtout parce qu’elle est « l’affaire d’individus qui réagissent brutalement dans des conditions subjectives » et réclame des revendications limitées que se soit sociales, économiques, fiscales…. Le déclenchement des évènements en Tunisie, durant la seconde moitié du mois de décembre 2010 dans le gouvernorat de Sidi Bou Zid, au Sud ouest du pays, semble être au départ une sorte d’insurrection précipitée et spontanée contre les injustices du régime de Ben Ali, mais leur allure a rapidement évolué et répandu pour devenir grande, totale, globale en fusionnant les contestations partout dans le pays d’où son succès à détrôner Ben Ali et sa famille. Ainsi, il s’avère clair que le terme insurrection devrait être abandonné et écarté puisqu’il ne répond ni à l’essence ni au processus ni au résultat des évènements. Est-il légitime de les désigner (ou catégoriser) comme « révolution » ?

Historiquement le terme révolution désigne « une transformation radicale », autrement dit une rupture qui marque « un avant l’évènement révolutionnaire » où « il y’avait une certaine configuration » et « un après » où « tout un ordre s’instaure totalement différent de ce qui précédait ». Ces avant et après sont « réparables matériellement dans les institutions et les relations réelles entre les individus ». En fait, les évènements qui ont conduit à la déposition de Z. Ben Ali ne constituent pas encore le processus d’une révolution proprement dite puisque l’établissement d’un gouvernement transitoire régi par M. Ghannouchi, le premier ministre de Ben Ali, et qui comprend une quasi-totalité des ministres qui appartenaient déjà au gouvernement de l’ancien régime ou au moins sont issus de l’RCD. Ceci parait contradictoire avec la définition stricte de la notion « révolution ». En outre, les attentats sanglants commis par les policiers contre les protestants, qui campent dans la cour de , le vendredi le 28 janvier, dévoilent une similitude entre la politique précédente et celle du gouvernement d’union nationale, celle de la férocité de la matraque des policiers, ce qui légitime les soupçons qui discréditent de plus en plus ce gouvernement dit d’union nationale.

Plus que cela même, si on peut admettre qu’il pourrait y’avoir un « programme de transition », « il a pour fin de provoquer le bouleversement décisif » pas un repli. Or ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie ne semble pas être prometteur parce que les membres du gouvernement transitoire ne pourraient plus être innocents des crimes que l’ancien régime a commis à l’égard des Tunisiens et cela s’étaye par les décisions et les mesures qui ne sont pas à la hauteur de ce qu’attendent les Tunisiens…

A noter en plus que la révolution ne se joue pas une fois pour toutes et ne prend pas une fin prompte puisque « des forces antagonistes, provisoirement jugulées, sont toujours présentes et qu’elles ont la capacité constante de réactiver le malheur », ce que justifie et légitime les contestations, qui demeurent vives même après la chute de Ben Ali.

Néanmoins, le processus des faits à partir de 14 janvier démontre une situation un peu anarchique, pourtant légitime si on l’attache psychologiquement à l’état de frustration dans lequel vivaient les Tunisiens depuis une vingtaine d’années. Cependant, on assiste aujourd’hui à un « déluge de revendications » qui s’est acclamé par la foule des gens sans aucune intervention de la part des intellectuels qui restaient à l’ombre des évènements et se sont retirés au lendemain de la fuite de Ben Ali; et ce qui menace ce processus de devenir une sorte de mutinerie plus qu’une révolution car il y’aurait dû avoir au moins une élite qui pourrait les canaliser. A titre d’exemple, on voit que l’UGTT justifie les grèves qu’elle a organisé le 24, 25 et 27 janvier 2011 par « la poursuite et l’obéissance au désir du peuple ».

Cette absence de l’élite nous amène à traiter une autre caractéristique de la « révolution », celle de l’élaboration théorique qui doit précéder chaque révolution et qui apporte avec elle l’alternative pratique qui devrait s’instaurer au lendemain de la révolution ; car « La révolution suppose, d’une part, que soit élaborée théoriquement – la connaissance objective, dans une société donnée, des causes et des modalités réelles du malheur de la masse ; que soit mise en place, d’autre part, l’organisation politique capable de pratiquer cette connaissance, de transformer la conscience diffuse des opprimés en énergie politique ». Remarquons alors que ce qu’nous appelons « la révolution tunisienne » n’est plus préparée idéologiquement ni prise en charge par un parti quelconque, d’où elle manque de la conscience politique « celle qui lance les masses courageuses à l’assaut des citadelles de l’injustice et de la répression, est un produit ; elle seule est réellement agissante ; mais pour qu’elle soit triomphante, il importe qu’elle connaisse de quoi elle est effet ».

Etant expliqué que les deux termes (intifadha et thawra) ne qualifient pas authentiquement la nature et les attributs des évènements. Cet essai n’est pas donc conçu dans une perspective dé-constructive ni nihiliste mais plutôt critique. Doit-on trouver une autre notion ?

Même si les dictionnaires de la langue française établissent un rapport de synonymie entre le terme « révolte » (dont je n’ai pas trouvé l’équivalent en langue arabe) et le terme « insurrection ». Il existe une nuance sémantique à préciser entre les deux mots.

Nous notons ensuite que les penseurs occidentaux ont développé une relation d’opposition entre la « révolution » et la « révolte » sans que ce rapport soit clairement expliqué. Néanmoins, François Châtelet, dans son article intitulé « l’idée de révolte » dans l’Encyclpaedia Universalis, a émancipé cette notion de son sens péjoratif pour l’appréhender en tant que telle ; ainsi, il l’a conçue comme « n’est rien qu’elle-même ; comme telle, elle est significative » et comme « un indice historique qu’il s’agit d’analyser dans sa signification concrète ». En effet, la révolte « Quand elle surgit, elle est l’indication qu’un seuil d’« acceptabilité » est dépassé » d’où « la rébellion ouverte et larvée » contre « la situation effective » selon l’analyse psychologique ou « la méchanceté du réel » selon le discours moral qui la légitime. Cependant, Châtelet insiste sur le fait que la révolte est avant tout subjective et vouée à l’échec parce que « Les forces de l’ordre sont toujours assez puissantes pour maintenir le statu quo ante. Peine perdue ! La révolte se répand et prolifère ; elle s’éteint et, sans arrêt, renaît de ses cendres. Le processus peut se reproduire et ne déboucher sur rien… ». Or les revendications des foules qui se sont regroupées depuis le dimanche 23 janvier 2011 devant le palais de Kasba dénotent l’aspect subjectif de ces évènements. D’emblée, je voudrais souligner que le but de toutes les émeutes et les manifestations ne devraient se limiter ni au détrônement de Ben Ali ni à la dissolution de l’RCD (qui constitue l’aspect dé-constructif de toute révolution) mais il devrait aboutir à l’instauration d’un régime démocratique qui respecte les droit de l’Homme, représente la volonté du peuple et qui installe une politique juste, équitable…

Si ces stipulations ne seront pas concrétisées, on risquerait de garder le terme « révolte » (et qu’on s’efforce pour y trouver un équivalent en langue arabe) pour désigner cette pseudo-révolution.

En contre partie, si ces buts seront réalisés réellement, je propose modestement aux penseurs, surtout tunisiens, de créer une autre notion plus appropriée qui qualifierait mieux ce cours de faits original qui se produit peut-être pour la première fois dans l’histoire. A défaut, une autre alternative s’érige. Elle consiste à faire étendre le domaine de définition, autrement-dit, le champ sémantique de cette notion pour qu’elle puisse s’adapter et contenir les nouvelles formes et les aspects originaux de la « Révolution »

Farouk Bouaziz

Le 30/01/2011

A propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.